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Les juristes et psys de la DGSE ont le vent en poupe

Ils la jouent tout en finesse, soit pour trouver la faille psychologique d’une source ou d’une cible, soit pour jauger les risques d’une action clandestine qui pourrait impliquer la France officiellement. Ils sont les derniers feux verts avant le top action.

Nous sommes à bord d’un Pilatus qui survole le sud de la France. L’avion emporte des militaires, et Cyril, un civil harnaché en tandem avec Julius (prénoms modifiés) un membre des forces spéciales. C’est le premier saut en parachute de Cyril, il aurait pu sauter en costume Scabal, son style à lui, mais ce sera en vieux complet kaki fourni dans la matinée par les dragons qui fera l’affaire du jeune juriste dont la vie, dans quelques instants, va basculer dans la pénombre. Ils sont déjà dehors, le Pilatus a largué le paquet, Cyril est noyé dans l’adrénaline et se laisse emporter, il n’a rien à faire car il est solidement arnaché sur le ventre de ce membre des forces spéciales françaises. C’était il y a quelques années déjà, après avoir travaillé en tant que juriste pour les forces spéciales, Cyril a rejoint les services secrets français, la DGSE, il est passé de la pénombre à l’ombre absolu : « j’ai sauté sur des zones de guerre ou non loin, pour y faire mon travail, valider juridiquement des opérations que la France revendiquait publiquement, ou d’autres plus discrètes ». Ce fichu droit de la guerre, avec ou sans OTAN, avec ou sans coalition, comme le confirme un chef de corps : « une opération c’est beaucoup de sueur et surtout une tonne de paperasse ».

Antipodes opérationnels

« J’allais devenir avocat, mais dans ma famille, un juriste travaillait pour la Défense, il avait sauté dans les Balkans lors de la traque des criminels de guerre yougoslaves, j’ai tout de suite su que je voulais faire ça » explique Cyril qui a quitté la DGSE pour le privé après des années de bons et loyaux services. Il insiste sur le côté adaptabilité et diversité des missions : « on a déjà renoncé à des opérations alors qu’elles pouvaient servir parfaitement les objectifs de la France, car nous nous sommes rendus compte que tôt ou tard elles auraient pu permettre d’identifier la France comme commanditaire, mon métier est d’écarter le risque médiatique, polémique ou même légal, ais-je le droit d’utiliser ces écoutes obtenues illégalement ? Cette opération ne va-t-elle pas éveiller les soupçons ? Très souvent nos opérations permettent à la justice d’avancer, sur le terrorisme, le trafic d’armes, le blanchiment ou les stups, il faut donc verrouiller les dossiers et ne jamais apparaître ». Les juristes et avocats de la DGSE la protègent de l’opinion publique et surtout des journalistes et des historiens : « on efface légalement les traces d’opérations clandestines et illégales, ça peut paraître contradictoire mais l’encadrement juridique permet de respecter les valeurs de la République et d’éviter toute barbouzerie, parfois le risque n’en vaut vraiment pas la peine. »

Le facteur humain

C’est le passage obligatoire du recrutement, le psy est là à chaque étape, il prévient l’apparition des troubles mentaux, de la dépression liée au syndrome post-traumatique, et peut détecter les névroses, même sur le tard : « c’est arrivé avec un analyste qui faisait du bon travail, mais pendant le conflit en Syrie, il s’ennuyait tellement qu’il avait inventé des groupes djihadistes avec son collègue, c’était un jeu de drapeaux au départ mais ça finissait sur les bulletins de renseignement à la fin, il a été remercié, aujourd’hui cet ex-analyste se pavane sur les plateaux de télévision et s’épanche sur les réseaux sociaux, mais les gens ne savent pas ». Opérationnellement, les psys font parfois des évaluations de personnalités (politiques, hommes d’affaires, chefs d’états…), étudient les profils des sources et y cherchent les failles émotionnelles : « argent, idéologie, sexe et ego ? oui et non, c’est pas le but ultime de jouer sur le chantage, on préfère que ce soit volontaire, on séduit sur des bases réelles, on cherche la fibre qui va faire vibrer celui qui va travailler pour nous et donc trahir son pays pour la France, encore une fois, l’image persistante de la littérature et les images de fiction sont ce quelles sont, tout les outils sont disponibles, vous seriez étonné de ce que demandent les gens parfois !»

Le psy ne nous en dira pas plus, car si en surface il parle de ressources humaines, de recrutement et d’évaluation des profils, dans l’ombre, les outils psychologiques sont utilisés pour des missions de harcèlement d’une cible (un agent étranger par exemple, dont le voisin aurait pour mission de le faire craquer), mais aussi la manipulation d’une maitresse, le recours à une jolie fille « borderline », à un pervers-narcissique sur les réseaux sociaux : « Ce que je peux dire c’est que nous intervenons souvent pour qu’aient lieu des rencontres toxiques entre individus ciblés, je l’avoue, nous sommes moralement indéfendables mais assurément nécessaires », c’est dit.

Photo illustration (DR)
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